LA RECIPROCITE, CONDITION DE POSSIBILITE D’UNE RELATION REUSSIE ; Une lecture analytico-dialectique de Je et Tu de Martin BUBER. 

 

UNIVERSITE SAINT AUGUSTIN DE KINSHASA

FACULTE DE PHILOSOPHIE

B.P. 2143 Kinshasa I

REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONGO

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par :

 

UYIRWOTH MUNGUJAKISA Jean de Dieu

 

 

Travail de Fin de Cycle présenté en vue de l’obtention du grade de Licencié en Philosophie (LMD)

 

Directeur : P.O. LWAMBENGA KABENDULA Miré

 

 

 Année académique  2024-2025


 

 

 EPIGRAPHE

 

 

 

 

 

 

 

« Le Tu vient à ma rencontre. Mais c’est moi qui entre en relation immédiate avec lui. » Martin BUBER.


REMERCIEMENTS

Ce travail de fin cycle couronne nos trois années d’études en philosophie. Le devoir moral nous oblige à exprimer notre reconnaissance envers toutes les personnes qui nous ont, de près ou de loin, soutenu durant ce cursus.

Nous aimerions, avant tout, remercier l’Eternel Dieu Tout-Puissant, pour sa protection et son infinie bonté manifestées à notre égard durant ces trois années de formation.

Nos  parents, UKECI Jean-Roland et ABEDIRWOTH Espérance méritent également nos remerciements pour les innombrables  bienfaits reçus d’eux ; surtout de nous avoir initié à une véritable vie relationnelle. Et vous, mes frères et sœurs : Jean-Louis UGENRWOTH, Judith AFOYOMUNGU, Esther NYAMUNGU, Olive AWEKONIMUNGU, Lucette MUNGURYEK, Jean-Jacques MITOPAMUNGU et Consolé PARAMUNGU, sentez-vous remercier pour votre affection et témoignage d’amour.

Nous remercions également les autorités académiques et le corps professoral de l’Université Saint Augustin de Kinshasa (USAKIN) pour non seulement la rigueur, la discipline, mais aussi la qualité de la formation transmise afin de nous façonner. Reconnaissance particulière à notre directeur Professeur Miré LWAMBENGA KABENDULA qui,  malgré ses multiples occupations, a volontiers accepté de nous accompagner dans notre recherche scientifique, aussi pour sa louable disponibilité et son inestimable générosité.

Notre sincère gratitude à la société des Missionnaires d’Afrique qui nous a accueilli et mis à notre disposition le nécessaire ayant facilité la réussite ce cursus. Nous pensons particulièrement aux pères Richard UJWIGOWA, Raphaël LUBALA, Alex MANDA, John AMONA, John SSEKWEYAMA, Armand DAKUO, Patrice SAWADOGO, Alphonse SOMDA ; merci pour votre accompagnent tant spirituel que moral.

A nos frères promotionnels Dieudonné KOSAMBELA, Patrice MAKI, Bienvenu AKONKWA, Edouard ALI, Daniel BITWAHIKI, Richard NDAYISHIMIHE, Elysé NGENDAHAYO avec qui nous avons traversé, pendant ces trois années, de moments de joie et de peine mais dont la patience et la fraternité n’ont pas décru ; nous vous disons merci. Et grand merci à vous aussi, nos confrères des promotions d’avant et d’après nous : la fraternité et l’interculturalité vécues avec et grâce à vous nous ont été une source d’émerveillement et d’aisance à saint Joseph MUKASA.  

Et enfin, un infini merci à vous, Uzele JP, Germain GKA, Héritier ABK pour votre prodigieuse sollicitude. Et vous tous, nos amis, amies et personnes de bonne volonté qui ne sont pas nommément cités ici, mais qui n’ont jamais cessé de penser à nous et de nous aider de différentes manières ; ne vous sentez pas oubliés ni déconsidérés. De par le monde, vous êtes dispersés, mais toujours présents dans notre cœur. Vos soutiens, partages ont témoigné de votre fraternité, amitié, amour à notre égard et ces souvenirs nous marqueront à jamais.

S’il y avait un mot plus expressif que « MERCI » nous l’adresserions à tous et à chacun sans hésitation !

Uyirwoth mungujakisa Jean de Dieu =DEI=


INTRODUCTION GENERALE

1. Problématique

Nul ne suffit par lui-même ; vivre, c’est être avec. La vie est une sphère relationnelle dans laquelle les hommes entretiennent une relation verticale avec leur créateur et horizontale avec la nature et entre eux. Cette relation horizontale est marquée par la réciprocité qui leur permet de s’édifier, de se réaliser et d’harmoniser leur vivre ensemble. Cette réciprocité caractérise une relation réussie.

Parmi plusieurs définitions scientifiques permettant de comprendre l’homme figure aussi celle l’identifiant comme un être relationnel, un être-avec (Mitsein). Cette caractéristique lui est intrinsèque et le pousse à aller vers les autres, à se soucier d’eux. Il lui est donc difficile, voire impossible de vivre seul. C’est dans cette perspective que la rencontre se présente, pour l’homme, comme une nécessité vitale ; c’est-à-dire, l’essence-même de l’homme, ce sans quoi il ne saurait s’épanouir dans la vie.

L’esprit de rencontre est censé être l’idéal de tout homme et de toutes les époques. Malheureusement, l’homme moderne, comme le constate Martin Buber, a perdu la notion de relation, il refuse de voir en l’autre un être qui lui est semblable, un sujet conscient. Cette coupure de relation intersubjective est principalement due à l’évolution progressive de la science, de la technologie : à la mondialisation. Cette dernière, en mettant plus l’accent sur l’aspect économique, c’est-à-dire l’intérêt, pousse l’homme à utiliser l’autre, l’autrui comme un moyen ; alors que l’ « autrui est (…) spécifiquement humain ». Qui parle de moyen, fait également référence à son utilisation et « la fonction d’expérimentation et d’utilisation, chez l’homme se développe généralement au détriment de l’aptitude à la relation ». C’est une relation qui va dans le sens de réification et de chosification de l’être humain comme le souligne Axel HONNETH. Le règne du Je et Tu se transforme à celui du Je et Cela. Autrement dit, l’homme est transformé à un objet. Cette pratique ne permet pas à l’homme de s’épanouir parmi les autres hommes. L’homme devient alors « un loup pour l’homme », comme dans l’état de nature hobbesien ; ou un enfer, selon Jean-Paul Sartre.

Un autre facteur qui a suffisamment contribué au bafouillage de la relation, c’est l’intelligence artificielle (IA), l’un des éléments de la mondialisation avec la Technique de l’Information et de Communication (TIC), le transhumanisme, etc. Certes, l’IA a amélioré et facilité plusieurs choses dans la vie courante, entre autres la communication, le transport, l’information ; tous ces éléments ont contribué d’une manière ou d’une autre, à la rencontre. Mais son utilisation récente est inquiétante, car l’homme y est attaché plus qu’à son semblable. Il est parfois plus affecté par l’absence d’un Smartphone ou d’un ordinateur que par celle d’un de ses voisins. Cet exemple montre à quel point la relation intersubjective est entravée.

Ces quelques réalités caractérisant l’homme moderne suscitent deux questions qui nous paraissent fondamentales : l’homme peut-il bien vivre sans relation intersubjective ? Si oui, tant mieux ; mais si non, quelle serait alors la nature d’une relation qui soit bonne et profitable à tous ? Partant de ces questions centrales, plusieurs autres peuvent être posées : qu’est-ce qu’une relation généralement, selon Martin Buber et selon d’autres penseurs philosophes ? Quels sont les impacts directs ou indirects du manque de bonne relation, surtout intersubjective dans notre société moderne ? Le fond de notre travail consistera à essayer de répondre à ces questions en nous référant plus au Je et Tu de Martin Buber, mais surtout à identifier la condition d’une relation dite réussie.

2. Intérêt du sujet

Le monde d’aujourd’hui est un monde où le règne du Tu et celui du Cela sont confondus ou, mieux, renversé. Pire encore, celui du Tu est presque inexistant. L’homme moderne, fasciné et façonné par la mondialisation, ne sait plus faire la différence entre le monde d’expérience et celui de la relation. En vue d’approfondir cette quête, notre souci majeur sera de rappeler la place de la relation intersubjective, la cause de l’affirmation « au commencement est la relation » de Martin Buber. Et interpeler notre conscience en faisant comprendre, avec Buber, que « le monde en tant qu’expérience relève du mot fondamental Je-Cela. Le mot fondamental Je-Tu fonde le monde de la relation. » Et donc, une barrière doit être érigée entre ces deux mondes afin de vivre chacun de son côté.

Ce grand souci vient du fait que le monde d’aujourd’hui traverse une époque du renversement ou de la confusion universelle du règne du Tu et celui du cela. Cela va plus loin encore, jusqu’à la suppression du règne du Tu. Ontologiquement relationnel, l’homme ne peut se passer de la relation ; il lui sera alors question de recadrer son débordement sur le plan de la relation. En d’autres termes, rappeler la notion de la réciprocité dans une  relation et tâcher de présenter la triple dimension de la relation : Dieu, humains et nature et exposer des limites de chacune d’elles.

3. Méthode du travail

« La réciprocité, condition de possibilité d’une relation réussie. Une lecture analytico-dialectique de Je et Tu de Martin BUBER. » Tel est le thème central de notre investigation philosophique. Ainsi la méthode analytico-dialectique, pour une bonne élaboration de notre travail, nous servira-t-elle de guide afin d’analyser la penser de l’auteur, de dégager les idées saillantes qui s’y trouvent et les confronter, si possible, avec celles des autres.  

4. Division du travail

Hormis l’introduction et la conclusion générales, notre travail s’articulera autour de trois chapitres. Le premier consistera à une généralité sur la relation en s’appuyant sur la pensée de Buber et quelques autres penseurs. Cette partie nous conduira à une possible confrontation de Buber aux autres penseurs pour pouvoir trouver des points convergents et divergents dans leurs pensées. Le deuxième nous aidera à pénétrer la pensée de Martin Buber et à présenter la réciprocité comme condition de la réussite d’une relation. Et dans le troisième, nous parlerons de la place de la rencontre dans le monde actuel. Ce sera une étude de la relation dans la société moderne et la question du droit et de la dignité de l’homme.

 

 

 

CHAPITRE I : GENERALITE CONCEPTUELLE

Introduction partielle 

L’homme, naturellement est un animal social et par raison, un animal politique disait Aristote depuis l’Antiquité. C’est dire que la dimension relationnelle est inhérente à l’homme. Dans cette perspective, notre auteur, Buber affirme l’antériorité de la relation par rapport à toutes choses. Il va sans dire qu’il fut le premier à avoir abordé de manière systématique la question de la relation interpersonnelle. Autrement dit, l’attitude de la relation ou la tendance à aller vers l’autre ou autrui est innée ; mais il a fallu qu’il la récupère et en fasse un objet d’étude. Alors pouvons-nous nous demander : qu’est-ce que la relation ? Comment fonctionne-t-elle ? Ces questions permettent de comprendre la relation de manière générale. Qu’en est-il alors des connotations particulières relevant de la touche personnelle de chaque penseur ?

La réflexion sur la relation date de très longtemps : Aristote en a parlé en termes d’amitié ; en évoquant plusieurs contextes qui peuvent la faire naître, il pose alors la condition pour parler d’une vraie amitié. Buber à son tour la prend comme un élément foncier de la vie humaine et la définit à travers deux couples : couple Je-Tu et couple Je-Cela. La question y relative serait aussi celle de savoir comment ces couples sont-ils nés et quelles sont leurs caractéristiques. Levinas accorde une importance particulière à la philosophie dialogale et développe une théorie presque radicalement opposée à celle de Buber. Aristote ou Buber ou encore Levinas, tous abordent la relation en présentant sa meilleure face. N’y a-t-il pas une autre face peu appréciable dans l’histoire ?  

La notion de l’harmonie du contraire défendue par Héraclite d’Ephèse nous fait croire  qu’il existerait bel et bien un côté obscure de la relation. En d’autres termes, il existerait de contextes où la relation interpersonnelle n’est pas bien vécue ; et les pensées de Karl Marx et celle de Hegel semblent être des cas très éloquents. Et comprendre ces pensées comme d’ailleurs celles de tous ces principaux auteurs précités est le but poursuivi dans ce chapitre. Mais avant tout, comprenons d’abord ce que c’est une relation.

 

 

I.1. La relation, quid ?

La relation, de manière générale, désigne un rapport existant entre deux ou plusieurs objets ou personnes. André COMTE-SPONVILLE la définit comme « tout type de rapport ou de lien entre deux ou plusieurs objets, qu’ils soient concrets ou abstraits. Se dit spécialement des êtres qui ont une influence les uns sur les autres, qui interagissent ou se conditionnent mutuellement ».

Pour notre auteur, Martin Buber, la relation est le fondement de la vie humaine ; elle est ce sur quoi se fonde l’existence humaine. L’apôtre Saint Jean affirme qu’ « au commencement était la parole » (Jean 1,1). C’est une manière de signifier l’antériorité du Verbe de Dieu à toutes choses. C’est par cette même formule que Martin Buber choisit d’insister sur la place qu’occupe la relation dans l’existence humaine. Ainsi affirme-t-il qu’ « au commencement est la relation ».

Depuis plusieurs siècles, la dualité du monde a vraisemblablement marqué l’esprit de plusieurs penseurs et leur a permis, semble-t-il, de mieux comprendre la réalité. Le rapport ou le lien existant entre ces deux mondes est ce qui captive notre attention. Platon, pour comprendre le monde évoque l’existence du monde sensible et celui des idées. L’aspect relationnel entre ces deux mondes n’est pas à ignorer, parce qu’ils existent dépendamment l’un de l’autre. Autrement dit, le monde sensible existe grâce au monde des idées ; et découvrir l’existence de ce dernier est difficile voire impossible sans le monde sensible. Il y a encore la différenciation entre la forme et la matière, la notion de l’hylémorphisme chez Aristote, dont l’ensemble forme l’être. Le noumène est distingué du phénomène par Emmanuel Kant. Res cogitans (chose pensante : l’esprit ou l’âme) est séparé du res extensa (chose tendue : le corps). L’auteur du Je et Tu sépare deux couples de relations, ce qu’il appelle : « des mots-principes ». Il s’agit du couple Je-Tu  et du couple Je-Cela.

I.2. La relation, un fait naturel et primitif 

Platon, avec une tendance liant sa vie sociale à sa vie politique, affirme qu’aucun individu ne peut subvenir à ses besoins, surtout matériels sans le concours des autres. Cette considération prouve que l’homme, d’une manière ou d’une autre, a besoin des autres pour sa survie. Pour Aristote, l’homme est par nature, un animal social ; et pour lui, la cité, et c’est une évidence, est naturellement antérieure à l’individu.  En d’autres termes, l’homme, au plus profond de son être, est animé par cet esprit, que beaucoup qualifient de l’instinct, d’être en relation avec les autres. Et il aborde systématiquement ce thème, nous y reviendrons, en terme d’amitié. De même qu’Aristote situe la finalité de la vie humaine en question du bonheur, de même Saint Thomas d’Aquin, étant influencé par sa pensée, identifie la fin ultime de tout homme en vision béatifique. Pour Saint Thomas d’Aquin, atteindre ce but requiert un certain nombre de conditions parmi lesquelles se trouve la bonne organisation de sa vie sociale avec les autres.

Pour Buber, les mots-phrases, c’est-à-dire les formes pré-grammaticales qui ont donné la multiplicité des catégories verbales, ont leur origine dans le langage des primitifs qu’il cite, les Zoulou, les Fuégiens, les Cafres. Dans la manière de s’exprimer de ces peuples, l’accent n’est pas mis sur les produits de leurs réflexions, car ils n’étaient surement pas très bien élaborés ; mais plutôt sur la véritable unité primitive et la relation qu’ils vivaient. Buber pense que les impressions produites des phénomènes de la relation, par la découverte d’une présence réciproque, par l’habitude de la vie réciproque sont les premières à avoir éveillé l’esprit de l’ « homme naturel ». La science moderne n’a pas bien compris la vie spirituelle des primitifs ; les catégories utilisées pour définir ou traduire ses réalités ne lui rendent pas toujours justice. Admettre l’existence du non-sensible, que Buber donne comme exemple, lui paraît insensé. Et pourtant sont tous des phénomènes élémentaires de relation ces phénomènes auxquels il nomme « pouvoir magique » ; c’est-à-dire, des phénomènes qui le poussent à réfléchir parce qu’ils émeuvent son corps et laissent de traces. A l’origine de ces phénomènes se trouve une force efficace nommée Mana. Une force qui, selon Buber, nous permet d’agir dès que nous la possédons. De l’abstraction primitive qu’est le mana, la mémoire, en s’éduquant, procède à un classement à trois étapes : d’abord les faits de la relation les plus importants pour l’instinct de la conservation et les faits les plus remarquables pour l’instinct de la connaissance, ensuite les faits pas très importants qui s’isolent et forment graduellement des groupes et enfin la surrection du Je, identifié en « celui qui reste pareil à lui-même ».

Les activités instinctives, pense Buber, sont généralement primitives et il en est de même pour la conscience du Je qui n’est pas séparable de l’instinct du « Soi » et de la conservation du « Soi ». Pour notre auteur, il sort « des mots fondamentaux les plus primitifs et les plus vitaux, le Je-créant-le-Tu, le Tu-créant-le-Je ». Le primitif, dans sa relation la plus élémentaire, pouvait prononcer le mot Je-Tu sans le formuler et sans qu’il n’ait la conscience de son Je, alors que le mot Je-Cela n’est possible qu’après l’acquisition de la connaissance. De ce fait, le premier mot, Je-Tu, quoique décomposable en un Je et un Tu, n’est pas né de leur assemblage, car il est antérieur au Je. Le second, Je-Cela, est né de leur assemblage et est postérieur au Je.

Ainsi pouvons-nous brièvement dire que le phénomène primitif de la relation inclut Je, alors que le phénomène du mot Je-Cela l’exclut, car il isole d’abord le corps et lui apprend ensuite à se connaître. Quand le Je  de la relation apparaît et quand il s’isole, alors se produit le phénomène qui suscite la conscience du Je, le Je qui s’affirme être « le porteur de ses impressions et que le monde est son objet (… Alors) le mot fondamental Je-Cela, le mot qui sépare est prononcé », voilà comment ce monde naît.

I.3. Les deux mondes de relation Bubériens

La dualité des mots fondamentaux, pense l’auteur du Je et Tu, que l’homme a une certaine aptitude à prononcer rend double son attitude ; et du coup, le monde lui devient également double. Pour notre auteur, ce sont ces couples de mots qui forment les bases du langage et non des mots isolés. La dualité étant la marque distinctive d’un rapport, même le Je  de l’homme est double, puisque « le Je du couple verbal Je-Tu est autre que celui du couple verbal Je-Cela ». En disant Je, l’homme se réfère toujours soit à Tu soit à cela. Cela traduit alors l’inexistence de Je  en soi. Néanmoins, ces deux couples formant les bases du langage ont une origine naturelle : l’un comme l’autre naît de manière naturelle, mais avec une marque qui lui est propre. Autrement dit, quoiqu’ils soient tous nés naturellement, chaque couple est distinct de l’autre, car  « la réalité du mot fondamental Je-Tu naît d’une liaison naturelle, alors que la réalité du mot fondamental Je-Cela naît d’une distinction naturelle ».

I.3.1. Le couple Je-Cela 

Le monde du Cela fonde le monde de l’expérience ou de l’utilisation ; ce monde, pour notre auteur, est cohérent dans le temps et dans l’espace. Nul n’ignore que l’expérience est généralement faite sur la matière. Il sied alors de rappeler dès le début avec notre auteur que le mot principe Je-Cela n’a pas son fondement en Diable ; c’est-à-dire, il n’est pas quelque chose de mauvais en soi. Aussi l’avait déjà dit Saint Augustin quand il écrit : « Cette matière que les anciens appellent Hylé, ne doit pas être regardée comme un mal en soi… » 

Le monde du Cela est motivateur ; il donne le goût de vivre. Il offre également plusieurs possibilités, privilèges qui « poussent l’homme à envisager que le monde du Cela  est le moment où nous devons vivre, le monde aussi où nous pouvons vivre et qui nous offre par surcroît toute sorte d’attraits et de stimulants, d’activités et de connaissance ». Au fait, c’est un monde qui enjolive la vie humaine collective et la rend agréable. Elle est ainsi rendue parce que l’homme moderne se donne le pouvoir de tout exploiter, de tout utiliser pour s’épanouir. Dans cette recherche d’épanouissement, il oublie qu’il y a une ligne de démarcation qui doit se créer entre les deux mondes : le monde de l’expérience, l’utilisation qui lui donne le nécessaire pour sa vie collective ; et le monde de la relation qui l’ouvre à l’intimité non seulement avec son « Tu terrestre », mais aussi avec son Tu Eternel.  Certes, la vie collective de l’homme ne peut se passer du Cela, mais inclure toute la réalité dans le monde du Cela est une erreur dans laquelle se trouve l’homme moderne. Le monde actuel est celui qui objective absolument tout. Autrement dit, à part le sujet qui a une reformulation du genre : je perçois une chose, j’éprouve une chose, je représente une chose, je veux une chose, je sens une chose, je pense ; le reste n’est qu’objet, l’empire du Cela.

Puisque « la volonté utilitaire et la volonté dominatrice qui sont dans l’homme agissent de façon naturelle et légitime tant qu’elles demeurent attachées à la volonté de la relation et portées par elle », Martin Buber garde espoir et reste optimiste face à la violation du monde de la relation par l’homme moderne. Et il pense qu’une transformation est possible, car chaque Cela, s’il entre dans la relation, peut devenir un Tu. On peut donc dire que, pour l’auteur du Je et Tu, ces deux mondes, mêmes s’ils doivent être considérés séparément, font partie de la vie intégrale de l’homme.

I.3.2. Le couple Je-Tu

Contrairement au couple Je-Cela  qui relève d’une relation impersonnelle ; le couple Je-Tu renvoie à une relation personnelle. Ce couple est le fondement du monde de la relation. Notre auteur pense que le monde, celui de la relation bien entendu, n’est pas formé par l’ensemble des rencontres qui s’ordonnent, mais que le symbole de l’ordre du monde est remarquable en chacune de ces rencontres. Posséder ce monde, c’est avoir de présence ; par contre, faire de lui son objet ou l’expérimenter et l’utiliser, c’est manquer de présence. C’est un monde qui apprend au sujet à rencontrer autrui et à supporter les rencontres parce qu’ « entre lui et toi il y a la réciprocité de dons ; tu lui dis Tu et tu te donnes à lui, il te dit Tu  et il se donne à toi ».

  Pour Buber, ce monde n’admet nullement l’expérience du Tu ou sa connaissance empirique puisqu’il ne peut être expérimenté. C’est un monde hors de la temporalité normale, la relation au Tu est liée au Kairos ; c’est-à-dire, le moment opportun, le moment où l’on jouit pleinement de l’existence. C’est, d’une certaine manière, une opposition au chronos qu’est le moment ou le temps physique, le temps mesurable chronologiquement. D’ailleurs contrairement au monde du Cela qui semble être bien ordonné et cohérent dans le temps et dans l’espace, « le monde du Tu, affirme l’auteur du Je et Tu, n’est cohérent ni dans le temps ni dans l’espace ».  Autrement dit, se sentir comblé par la rencontre, la relation ; c’est vivre l’instant véritablement présent. Puisqu’ « une présence n’est pas quelque chose de fugitif et de glissant, c’est un être qui nous attend et demeure ». Si le Tu n’est pas ordonnable comme le Cela, comment se manifeste-t-il alors au Je ?

Parler de la manifestation suppose la notion du temps et de l’espace. Le Tu, pour Buber se manifeste dans l’espace, plus exactement dans un face-à-face exclusif. Une rencontre dans un espace où, à part Je, tous les autres êtres ne servent que d’une décoration, d’un arrière-plan à partir duquel il se manifeste ou, mieux en utilisant le concept de l’auteur, il émerge ; une émergence qui ne définit ni sa mesure ni sa limite. Le Tu  se manifeste également dans le temps, « mais, insiste notre auteur, dans l’instant qui possède par soi-même la plénitude, parce qu’il n’est pas le maillon d’une chaîne fixe et solidement articulée, l’instant qu’on vit "en un clair " et dont la dimension purement intensive ne se définit que par lui-même ». Autrement dit, la temporalité ici n’est pas à concevoir comme un moment bien déterminé compris entre un point de départ et un point d’arriver, mais plutôt comme un instant dont la durée et la plénitude dépendent de la qualité de la relation entre un Je et un Tu. Disons brièvement que la manifestation du Tu est active et passive, c’est-à-dire, quoiqu’il ne puisse participer à aucune chaîne de causes, il agit ou il subit une action. Et dans la relation de réciprocité où le Tu est avec le Je, il est en même temps l’origine et la fin du phénomène. Si Buber se penche sur le couple Je-Tu pour décrire ce lien entre de personnes, Aristote lui, parle d’amitié.

I.3. Au sujet de l’amitié 

L’amitié, pour André COMPTE-SPONVILLE, est « la joie d’aimer, (…) l’amour qui nous réjouit, nous comble ou nous apaise ; (…) un amour heureux, ou le devenir heureux de l’amour ». Aristote estime que l’amitié est une nécessité à l’existence et qu’elle est utile pour tous : aux jeunes, aux vieux, aux riches, aux pauvres, etc. Quoique l’amitié soit une nécessité, il est contre l’amitié  accidentelle, c’est-à-dire, une amitié fondée sur un quelconque intérêt. Parce que c’est une relation dans laquelle l’autre, « la personne aimée n’est pas aimée pour ce qu’elle est, mais en tant qu’elle procure soit un bien, soit du plaisir ». Une telle relation ou, mieux, amitié peut-elle durer longtemps ?

Pour mieux comprendre la durabilité d’une amitié, l’auteur de l’Ethique à Nicomaque nous donne le paradigme d’une relation amoureuse qui, pour la plus part de cas, est accidentelle. C’est une relation généralement basée sur le désir qui dicte l’attitude de l’amant et l’intérêt qui dicte celle de la partenaire. Dès lors que ces deux personnes n’obtiennent pas ce pourquoi ils s’aimaient, la séparation devient imminente. Cet exemple a pour but d’aider à comprendre que les amitiés fondées sur ce que l’on peut se donner sont généralement instables, alors que, pense l’auteur, l’amitié qui, en elle-même, s’attache au caractère des personnes est une amitié durable. Quand on est attaché au caractère de la personne et non à ce qu’elle a, l’on ne peut attendre d’elle que le possible et non ce qu’on veut d’elle; voilà pourquoi Marc ORAISON affirme, pour éviter certaines difficultés dans la relation à autrui, qu’il ne faudrait attendre de l’autre, et de manière réciproque bien entendu, que ce qu’il peut donner.

Pour le stagirite, l’amitié se serait vraisemblablement instaurée de manière naturelle chez les parents et leur progéniture ; chez les enfants et ceux qui les ont engendrés. Son caractère naturel fait qu’elle soit généralement réciproque entre ces personnes surtout. Avant que l’amitié ne naisse, il y a d’abord la bienveillance. Est bienveillant, pour Aristote, toute personne qui formule de bons vœux envers quelqu’un, parce qu’elle a de soucis pour lui ; mais cela ne fait pas d’eux des amis. La bienveillance doit être réciproque pour parler de l’amitié. Aussi, avoir de la bienveillance l’un envers l’autre sans qu’elle ne soit connue ne traduit pas non plus l’amitié. Ainsi la réciprocité et la conscience se présentent-elles comme des conditions sine qua non pour parler de l’amitié, car « les amis, nous dit Aristote, doivent avoir de la bienveillance l’un pour l’autre et se souhaiter du bien sans s’ignorer ». Si une bienveillance réciproque témoigne d’une relation existant entre deux personnes ; qu’en est-il alors du visage de l’autre ?

I.4. Approche lévinassienne de la relation 

Emmanuel Levinas s’inspire de Gabriel Marcel et de Martin Buber pour poser la base de réflexion sur la philosophie dialogale. Pour l’auteur de l’Altérité et transcendance, la philosophie du dialogue est considérée comme la philosophie première et elle a l’exigence d’être une éthique. La relation entre Je et Tu est fait sortir l’aspect de dialogue entre deux sujets se mettant dans un contexte de droiture du face-à-face (Dire) dont dire Tu est le fait premier. Cette droiture du face-à-face qui un entre-tien, un dia-logue, est aussi une « distance », mais une distance de la proximité et considérée par Levinas comme « merveille de la relation sociale ». Cette relation n’enlève à rien la différence existant entre moi et l’autre, mais « elle se maintient, écrit Levinas, comme niant, dans la proximité qui est aussi distance, sa propre négation comme non-in-différence de l’un pour l’autre. Comme la non-indifférence entre proches ». S’offrir à la rencontre, c’est se décider de sortir de sa zone de confort, sortir de soi en vue d’aller vers l’autre, vers l’étranger. Et pour l’auteur  d’Ethique et infini, l’on ne peut parler de rencontre que si elle est entre étrangers, en dehors de cette dimension, ce serait non de la rencontre, mais de la parenté.

Levinas dont la philosophie se fait appeler « philosophie du visage » conçoit la relation à autrui comme une relation avec un être dont j’ai de responsabilités, un être envers qui j’ai des obligations ; c’est ce qui justifie sa notion de l’asymétrie de la relation entre Je-Tu, de l’inégalité radicale dans la relation entre un Je et un Tu. La réciprocité telle qu’elle est évoquée par Buber lui paraît troublante. Être généreux, pour lui, et espérer un retour ne relève plus de la générosité, mais d’une relation commerciale. C’est à travers l’interpellation lancée par le visage de l’autre que ce sens de responsabilité ou de l’obligation naît puisque ce visage n’est pas seulement « le lieu de la parole de Dieu », mais aussi un « accès à l’idée de Dieu ».

Quoique chaque penseur ait son approche de la relation selon sa conviction, bien entendu, l’on peut au-moins s’accorder sur le fait que, réciproque ou unilatérale, la relation est essentielle à la vie de l’homme et traverse toutes les époques. Puisqu’il en est ainsi, il serait alors illusoire de prendre la dimension relationnelle pour dépassée ou futile.

Martin Buber remarque un renversement ou la suppression du monde de la relation. Chronologiquement parlant, sa déclaration peut être liée aux événements passés et présenté par Friedrich Hegel, par exemple, à travers sa dialectique du maître et de l’esclave ; et par Karl Marx à travers l’exploitation des prolétaires par les bourgeois. Quoique ces deux penseurs présentent des situations presque similaires, Marx reste néanmoins plus pratique et concret.

Les bourgeois sont, en effet, des hommes forts, des patrons, des « capitalistes », ceux qui détiennent le pourvoir. Et les prolétaires sont ceux n’ont pas de pouvoir et sans défense. Vivant dans une même société, cette dernière est alors marquée par une lutte constante entre les deux classes « ennemies », classe des oppresseurs et celle des opprimés. C’est au fait, une société dans laquelle le monde de la relation est inexistant, car l’accent est plus mis sur l’exploitation d’un groupe de personnes par un autre groupe.

Buber, en affirmant que la vie sociale ne peut être réalisée sans Cela, n’apologise pas l’exploitation ou l’expérimentation du Tu, il ne priorise pas non plus le Cela au détriment du Tu ; mais il fait plutôt voir simplement son importance. Les bourgeois, dans cette société, sont tellement possédés par le désir d’avoir que l’humanité de l’autre de leur dit absolument rien. Cependant, les opprimés, ayant longtemps été maltraités, exploités, utilisés se révoltent ; et ainsi naît la lutte entre ces deux classes. Une lutte qui, pour Karl Marx ne peut finir qu’à l’instauration du communisme, puisque c’est le système capitaliste qui serait à son origine. Le communisme consisterait à abolir les classes, c’est-à-dire favoriser une cohésion au niveau de la cité. C’est une manière de reconsidérer et vivre séparément les deux mondes de relation.

Conclusion partielle 

De tous les débats possibles, l’on peut retenir que la relation, principalement relation interpersonnelle est un lien, une liaison entre deux ou plusieurs personnes. Elle est un fait naturel comme l’affirme Aristote. Buber lui, la considère comme antérieure à toute chose et affirme, en s’inspirant de la parole évangélique, qu’elle était présente depuis le commencement. Il sépare les deux mondes où se déroule la relation. Il s’agit du monde de la relation qui naît de liaison naturelle et représenté par le couple Je-Tu. C’est un monde de relation interpersonnelle qui n’admet aucune expérience. C’est le lieu où se fait montre la réciprocité dans la relation. Et le monde de l’expérience ou de l’utilisation qui naît de la séparation naturelle et représenté par le couple Je-Cela.  C’est un monde qui donne aux hommes l’envie ou le goût de vivre, car il leur donne les attraits, la possibilité de connaissance, il enjolive la vie collective de l’homme. Même si l’homme ne peut s’en passer, il n’est cependant pas la seule dimension à considérer pour la vie humaine réussie.

Aristote souligne la nécessité de l’amitié entre les hommes et pose comme condition de son existence, une bienveillance réciproque et communiquée. Alors qu’Aristote prônait déjà la réciprocité, et Buber aussi par la suite ; Emmanuel Levinas la trouve troublante et propose une asymétrie pour la réussite de la relation. Karl Marx nous fait faire l’expérience d’une société où la relation est mal vécue ; une société où le Cela a la primauté sur le Tu, caractérisée par de lutte incessante entre les classes. Considérant ces différentes facettes de la relation, il sied alors de se poser de questions sur la condition de possibilité d’une relation réussie.  

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE II : LA RECIPROCITE, CONDITION DE POSSIBILITE D’UNE RELATION REUSSIE

Introduction partielle 

La dimension relationnelle est intrinsèque à l'homme. Partout où il vit, il est toujours et déjà voué à la relation, à la rencontre. Cette dimension lui étant incontournable, la manière dont elle se passe et/ou devrait se passer est ce qui tire l'attention. Il se remarque que la relation a généralement trois effets majeurs: l'épanouissement où toutes les parties prenantes sont satisfaites de la relation vécue ; l'ennui qui témoigne de l'insatisfaction des parties en relation; et l'indifférence, une condition où on vit ensemble, mais où personne ne s'intéresse vraiment à l'autre, sauf s'il est directement concerné. Ces principales attitudes conduisent à se questionner sur la condition qui possibiliserait une relation réussie, une relation idéale, celle qui vaut la peine d'être vécue.

Les trois sphères, la vie avec la nature, la vie avec les essences spirituelles et la vie avec les hommes, seront largement développées ici. Il sera question de les présenter, présenter la nature de la relation dans chacune d’elles ; décrire le mode de fonctionnement, c’est-à-dire, comment la relation s’y passe-t-elle. L’importance de la relation dans chaque sphère et, possiblement, les conséquences du manque de relation seront aussi évoquées.

Dans les sphères de relation couvrant la quasi-totalité de la vie de l'homme, ce dernier a la possibilité de se réaliser à travers la rencontre. Néanmoins, quelques éléments paraissent nécessaires dans la construction d'une relation souhaitable : l'amour, qui sera exploré selon la conception de quelques auteurs vu la diversité de sens qu’il donne ; la présence, qui expose l’idéale de l’attitude d’une bonne rencontre ; et  le dialogue, avec sa touche aussi dans la relation. Ces éléments étant conjugués, l'on peut alors envisager une relation réussie dont la condition ultime de possibilité est hypothétiquement la réciprocité. Laquelle réciprocité nous obligera à chercher à découvrir d’abord qui est autrui. Les différents avis sur la réciprocité seront également au rendez-vous. Ainsi, ce chapitre nous aidera-t-il à cerner et dégager les conditions de la réussite d'une relation.

II.1. Les sphères de la relation 

La vie relationnelle de l'être humain se résume fondamentalement, avons-nous déjà dit, dans les trois sphères de la relation; elles sont, pour Buber, le lieu où se construit le monde de la relation. Ce sont la relation avec la nature, la relation avec les hommes et la relation avec les essences spirituelles.

II.1.1. La vie avec les essences spirituelles

Cette sphère, qui est troisième selon la classification de Martin Buber, traite d'une relation qui est au-delà de la relation avec la nature et celle existant entre les hommes. Parlant des « essences spirituelles », Buber ne fait pas allusion à la relation qu'établit l'homme à Dieu. Cette sphère serait, pour sa compréhension, celle du monde des idées platonicien ou la relation avec les ancêtres, dans la conception africaine; ou encore un rapport avec les saints, les saintes et les défunts dans la conception chrétienne. Parce que c'est une relation dans laquelle, quoique l'homme se sente appelé, qu'il réponde, crée des formes, pense ou agisse; il n'y distingue aucun Tu.

Dans la communion avec les essences spirituelles, la relation, pense le philosophe de la relation, est voilée, couverte de nuage, mais elle se dévoile graduellement et même si elle est muette, elle suscite une voix, elle engendre un langage. C'est au fait une relation où l'autre n'est pas expressément identifié. Cependant, tout acte relationnel, tout ce qui permet à l'homme de sentir la présence le fait percevoir un souffle qui vient de celui dont tous les Tu sont adressés, le Tu éternel, pour la simple raison que c'est en lui et en lui seul que toutes les sphères sont encloses et qu'il n'est enclos en aucune d'elles.

Le Tu éternel, appelé aussi, par Buber, le Toi éternel est cet Etre vers qui toutes les relations mènent, car « chaque Tu individuel ouvre une perspective sur le Tu éternel. Dans chaque Tu individuel, le mot fondamental invoque le Tu éternel ». Il est celui qui est dispensé de la réductibilité en Cela. La relation à cet Etre est fort importante et inévitable à telle enseigne que même « une étude psychologique de la relation à autrui (...) ne peut passer sous silence la relation à cet "Autrui" que l'on appelle "Dieu".  Indépendamment de toute option religieuse personnelle, cette relation est un fait humain universel». Il est tellement universel que personne n'en est épargné, même pas ceux qui se proclament des athées ou les relativistes qui prétendent l'écarter de leur préoccupation.

La relation à l'Absolu s'établit entre un Je et un Tu, par conséquent, elle est réciproque. La réciprocité dans ladite relation est vécue par la prière et le sacrifice puisque « l'homme qui prie où qui sacrifie se place " devant la Face" et accomplit pleinement le sens du mot sacré, du Je-Tu qui signifie la réciprocité active. Il prononce le Tu et il le perçoit ». Et il est hors de question, note Buber, de croire que la relation pure, c'est-à-dire avec le Toi éternel, est un phénomène de dépendance au risque de perdre de vue un facteur de la relation, sinon la relation elle-même. L'homme, pour réaliser le sens de sa vie, a besoin de Dieu. Mais il oublie souvent que Dieu a aussi besoin de lui, ce qui justifierait même son existence et celle du monde et ce qu'il renferme. L'homme est tellement précieux pour Dieu qu'il lui accorde une valeur particulière par rapport à d'autres créatures comme l'on peut le lire à travers les vers du psalmiste (cf. Psaume 8).

S'engager dans cette relation pure n'est pourtant pas synonyme du renoncement au monde, c’est plutôt « replacer le monde dans son véritable milieu. Se détourner du monde, ce n'est pas aller vers Dieu ; tenir les yeux fixés sur le monde ne rapproche pas de Dieu non plus; mais celui qui voit le monde en Dieu est en présence de Dieu ».

II.1.2. La relation avec la nature 

Cette dimension relationnelle concerne l'homme et l'ensemble des toutes les autres créatures. Quoique cette relation soit impersonnelle, il y a quand même, pour l'autre du Je et Tu, une réciprocité qui est malheureusement obscure et non explicite.  Ce dire qu'entre l'homme et la nature, il y a une interaction, mais qui n'est pas facilement cernable à cause de l'inaccessibilité de leur nature profonde faute du langage. Cela rejoint son affirmation selon laquelle « les créatures se meuvent en notre présence, mais elles ne peuvent venir jusqu'à nous et le Tu que nous leur adressons bute au seuil du langage».

L'exigence d'entretenir une bonne relation avec la nature n'est pas une affaire récente. À part l'urgence de sa protection qui puisse être presque universelle actuellement, les ancêtres africains, jadis, la privilégiaient, car ils étaient convaincus qu'elle n'est pas une œuvre humaine, une conception perceptible à travers quelques cosmogonies. Ils étaient également persuadés que le bonheur de l'homme dépendait de sa capacité à entretenir de bonnes relations avec la nature; d'où il fallait la traiter avec douceur. Le problème de notre siècle, remarquent certains penseurs, est celui de la relation ; une relation qui, comme c'était dit précédemment, relève de la question éthique.

L'éthique dans la relation avec la nature consiste simplement à la protéger contre une exploitation abusive de certains en vue de garantir un avenir à la génération postérieure. Car les études montrent que l'homme ne peut pas vivre sans la nature. Hans Jonas, dans l'une de la reformulation de son impératif catégorique revient sur cet aspect en déclarant : « Ne compromets pas les conditions pour la survie indéfinie de l'humanité sur terre ». Cet impératif est une adresse directe à tout homme qui se résoudrait à poser un acte surtout sur la nature.  

Martin Buber pense que l'homme et le monde sont engagés dans une relation de telle sorte que celui qui va à la rencontre du monde, va à la rencontre de Dieu. Il ne fait pourtant pas allusion au panthéisme; puisque pour lui, « Dieu embrasse le Tout, mais il n'est pas le Tout» ; comme pour dire, Dieu peut se manifester à travers la nature, mais il n'est pas la nature. Il paraît contradictoire à Buber de prétendre prier Dieu en vérité et user du monde. Prier Dieu, c'est l'honorer, le glorifier, surtout reconnaître en Lui une certaine valeur qui bloque toute approche inappropriée. C'est ainsi que Buber dira, pour valoriser la nature : « celui pour qui le monde est essentiellement ce dont on tire un profit envisagera Dieu de la même manière », puisque « le cœur est unique, nous dit le Pape François en insistant sur la sauvegarde de notre maison commune, et que la même misère qui nous porte à maltraiter un animal (ou n'importe quelle composante de la nature) ne tarde pas à se manifester dans la relation avec les autres personnes (et même Dieu) ».

II.1.3. La relation avec les hommes

Dans cette sphère traitant de la vie avec les hommes, la relation est explicite. La relation s'y vit pleinement et « nous pouvons y donner et recevoir le Tu ». Elle est, pour notre auteur, la sphère la plus importante ; car le mot fondamental qui y est donné est rendu sous une même forme, c'est-à-dire, le verbe d'invocation, de sollicitation et celui de la réponse se formulent et vivent sous un même rapport ; « le Je et le Tu y sont non seulement en relation, mais en loyal échange ».

La relation avec un Tu, mieux, avec un sujet, comme d'ailleurs toute relation vraie avec un être ou même une essence spirituelle, pense le philosophe, est une relation exclusive. Dans cette relation, le Tu est mis à part, car il est unique, il est le seul être à exister en face de nous ; lui seul remplit l'horizon. Cela n'est pas à comprendre comme s'il était le seul être existant, mais plutôt que tout existe dans sa lumière. Le Tu se présente ici comme une référence, celui dont la relation avec moi influence mon agir, puisse « tant que la relation est présente, son ampleur universelle est incontestable. Mais dès qu'un Tu devient un Cela, l'ampleur universelle de la relation apparaît comme une injustice envers le monde ; du fait qu'elle est exclusive, il semble qu'elle exclue (Sic) l'univers ». Autrement dit, transformer un sujet à un objet l'efface de son champ de vision, le sujet perd sa valeur; donc la relation est biaisée. Dans ce cas, le sujet Je s'aligne, non pas derrière la personne, mais derrière l'individu qui ne vit que dans l'illusion, qui s'éloigne de la relation.

a) L'être subjectif 

Alors que le Je du mot fondamental Je-Cela, pense Buber, apparaît comme un être isolé, celui du mot fondamental Je-Tu apparaît comme une personne et prend conscience de soi comme une subjectivité. Pour qu'apparaisse l'être subjectif, il faut qu'il se distingue d'autres êtres isolés ; et la personne n'apparaît que lors qu'elle entre en relation avec d'autres personnes. Voilà pourquoi Fichte dira que « l'homme n'est un homme que parmi les hommes ». Pour participer à une réalité, c'est-à-dire à un être qui n'est pas uniquement en lui ni uniquement hors de lui, il faut être dans la relation. Cette dernière a pour but le contact du Tu, qui exige la participation et non l'appropriation égoïste afin d'effectivement participer à cette réalité sans vouloir la posséder. Le caractère réel du Je est dû à sa capacité de participer à la réalité, de s'offrir à la relation. Aussi le Je qui se détache, tout en gardant conscience de ce détachement, de la relation reste toujours réel; ce qui fait naître en lui la conscience de liaison et du détachement à la fois qui explique la dynamicité de la vraie subjectivité.

b) La personne et l'individu

La personne dont la substance spirituelle est mûrie dans la subjectivité, « prend conscience d'elle-même comme de ce qui participe à l'Etre, de ce qui est avec d'autres êtres ». La personne est ouverte à la relation, alors que l'individu ne l'est pas. Où la personne dit simplement « je suis », l'individu dit : « je suis ainsi ». Au moment où la personne crée de l'espace pour les autres, l'individu s'enferme sur ce qui est sien, alors il n'a plus la possibilité de participer à la réalité ; par conséquent, « il se délimite par rapport à ce qui n'est pas lui et tâche de s'approprier, par l'expérience et l'utilisation, la plus large part possible de ce non-moi». Existe-t-il un homme purement individu ou purement personne ? est la question qui surgit après cette distinction.

Il est à noter, comme le souligne Martin Buber, que l'individuation est en même temps le délice et la limite de toute relation véritable dans le monde parce que d'un côté, elle permet à ceux qui sont différents de se reconnaître ; de l'autre côté, elle les empêche de connaître à fond et d'être totalement connus. Ayant compris que l'on est différent, nous pouvons alors affirmer avec Martin Buber que « nul homme n'est purement une personne, nul n'est purement un individu. Chacun vit à l'intérieur d'un moi double. Mais il y a des hommes chez qui la personne est tellement prépondérante qu'on peut les appeler des personnes, et d'autres chez qui l'individu est tellement prépondérant qu'on peut les appeler des individus». Et puisque la personne est plus ouverte à la relation, même le mot fondamental Je-Tu dans la dualité de son moi est très fort. En disant Je, l'homme veut dire quelque chose et la façon dont il le dit décide de la place qu'il occupe. En d'autres termes, il décide d'être un individu ou une personne ; par conséquent, le mot Je, affirme le philosophe, est le shibboleth de l'humanité. Le shibboleth est une marque d'identité pour l'humanité : seuls les humains en sont capables. C’est au fait une sorte de mot de passe pour les humains, ce qui leur permet de se reconnaître.

Chaque homme, en disant Je pour s'identifier, a toujours une idée de sa place; ce qui donne lieu à plusieurs dispositions. Par ce fait, le Je de l'égotiste, affirme Buber, équivoque ; il provoque de sentiments selon la bouche qui la prononce : la pitié, si elle est sortie d'une bouche tragique, oppressée ; l'horreur, d'une bouche brutale et violente, pénible ; et répugnant, d'une bouche vaine. Ces attitudes manifestées par l'être subjectif témoignent d'une certaine autonomie du contrôle pouvant le conduire à la solitude qui peut être à la fois un départ pour la relation et un repli sur soi.

c) La solitude, un départ et un refus de la relation 

Buber considère la solitude comme une porte, ce grâce à quoi l'homme entreprend une démarche considérablement importante pour sa vie, surtout sa vie relationnelle. Et il en distingue, selon les réalités dont elle détourne l'homme, deux sortes ; deux sortes aussi selon l'objet qu'elle se propose. Selon la réalité dont elle détourne, il y a la solitude comme renoncement à l'expérimentation et à l'utilisation ; qui est « toujours nécessaire non seulement à la relation suprême, mais aussi à tout acte de la relation tel qu'il soit ». Et la solitude comme absence de toute relation ; pour ce cas, « ce n'est pas celui qui a abandonné les êtres, c'est celui qui a été abandonné par les êtres auxquels il adressait le Tu véritable ». Et seul cet être abandonné qui peut être accueilli par Dieu. Selon l'objet, la solitude est, pour notre auteur, le lieu de purification et elle est nécessaire même à celui qui, déjà, vit dans la relation ; et c'est pour cette solitude, affirme Buber, que tout homme est fait. Elle est aussi une forteresse où l'homme se retire, s'enferme pour s'entretenir avec lui-même.

L'homme, avant d'entrer pleinement en relation avec les autres, est d'abord seul. Et la solitude est considéré, par Buber, comme une porte puisqu'elle permet à l'homme de se purifier, de se maîtriser, de se préparer pour ce qui peut arriver. Et comme, dans une relation, il peut y avoir, soit l'abandon par les autres soit l'abandon des autres, l'amour, pour palier à ce défi, s'avère nécessaire.

II.2. Les facteurs de la relation 

Il est question de parcourir quelques éléments se posant comme obligatoires et sans lesquels toute relation serait impossible.

II.2.1. L'amour 

Pour Martin Buber, la relation avec un Tu humain se fait sans intermédiaire, elle est immédiate; de ce fait, elle implique une action réciproque. Cette immédiateté est créée par un acte essentiel très souvent identifié aux sentiments qui accompagnent le fait métaphysique et métapsychique de l'amour, de la relation ; mais qui, non seulement n'en sont pas la substance, mais sont aussi de diverse essence. Malgré la multiplicité d'essence des sentiments, l'amour est et reste un. Alors que les sentiments habitent dans l'homme ; l'amour, par contre, est ce dans quoi l'homme habite. Cette lumière sur ces deux termes (sentiments et amour) nous éclaire sur la confusion qu'ont longtemps eue certaines gens en précisant que « les sentiments, on les "a"; l'amour est un fait qui "se produit". (...) L'amour n'est pas un sentiment attaché au Je et dont le Tu serait le contenu ou l'objet; il existe entre le Je et le Tu ». Puisqu'il en est ainsi, comment peut-on comprendre « amour » ?

Vulgairement, plus d'un répondrait simplement que l'amour, c'est le fait d'avoir de sentiments ou d'affections intenses envers l'autre. André Lalande fait remarquer que ce mot « amour » a une myriade de sens ; il est donc impossible de réduire, à un seul, les divers sens. Néanmoins, en vertu de la prévention morale favorable qui s’y attache, l’on peut s’en tenir à ce qu’il est une « tendance essentiellement opposée à l’égoïsme : 1° soit qu’elle ait pour objet, le bien d’une autre personne morale : amour des malheureux, amour du prochain ; 2° soit qu’elle ait pour objet une idée en face de laquelle on fait plus ou moins complètement abnégation de son intérêt et même de son individualité ». Aristote et Spinoza, rapporte André Comte-Sponville, pensent que l’amour est lié à une certaine jouissance. « Tout amour, écrit Comte-Sponville, est jouissance ou réjouissance. (Ainsi), toute joie, toute jouissance ‒ dès lors qu’on les rapporte à leur cause ‒ sont amour ». Il est alors possible voire évident que les amis ou, mieux, autrui soit la source de joie ou de jouissance pour un sujet. Aimer quelqu’un, dans le sens d’avoir de l’amour pour lui, c’est se réjouir de lui.  

Levinas pense que l'amour c'est l’accueil de l'autrui comme soi ; c’est dire, l'accueillir les mains pleines. L'amour, comme nous le constatons, pousse à un peu plus d'humanisme ; à considérer autrui dans sa juste valeur comme être humain sans pour autant forcer le sujet à s'oublier. Et Marc Oraison l'exprime avec grande perspicacité : « L'amour du prochain ne consiste pas à se néantiser soi-même ou se "désintéresser de soi". Il ne s'agit pas de "s'oublier pour l'autre", ce qui en fait ne veut rien dire. Il s'agit de se penser et de se vouloir en fonction de l'autre, pour lui et pour soi distinctement.». « Pour celui qui habite dans l'amour, ajoute pertinemment Buber, qui contemple dans l'amour, les hommes s'affranchissent de tout ce qui les mêle à la confusion universelle ; bons et méchants, sages et fous, beaux et laids, tous l'un après l'autre deviennent réels à ses yeux, deviennent des Tu, c'est-à-dire des êtres affranchis, détachés, uniques, il les voit chacun face à face. (...) Dans l'amour, un Je prend la responsabilité d'un Tu; en cela consiste l'égalité entre ceux qui aiment, égalité qui ne saurait résider dans un sentiment quel qu'il soit ».

L’amour n'est pas la seule relation entre les hommes, rappelle Buber, il y a aussi la haine. La haine est naturellement aveugle, note notre auteur, puisqu'on ne peut haïr qu'une partie d'un être ; mais l'amour ne doit en aucun cas l'être, car « tant que l'amour est aveugle, c'est-à-dire tant qu'il ne voit pas la totalité d'un être, c'est qu'il n'est pas encore soumis à cette notion fondamentale de la relation ». Néanmoins, la haine est préférable à l'indifférence, vu que « celui qui éprouve immédiatement la haine est plus près de la relation que celui qui ne ressent ni amour ni haine ». Quoique la haine, dans ce contexte bien-entendu, soit préférable à l'indifférence, l'amour prône. Parce que dans cette condition de l'amour, il est fort possible que règne le bien vivre ensemble entre le Je et le Tu, vivre dans une atmosphère où chacun se sent accueilli, d'où, la présence de l'un et de l'autre se fait ressentir.

Il.2.2. La présence 

Une présence n'est pas quelque chose de fugitif ou glissant, c'est un être qui nous attend et qui demeure ; ladite présence qui naît quand le Tu devient présent fait allusion à la relation, à la rencontre. Laquelle rencontre n'est pas simplement le fait de croiser quelqu'un, mais aussi et surtout un commerce intime entre les parties prenantes, un entretien intime. Ce qui exige au Je de voir en Tu l'homme à part entière.

L'homme à part entière veut dire, selon le terme bubérien, l'homme exactement. C'est-à-dire, prendre intimement connaissance de lui, apprendre qu'il est autre, autre par essence que moi. Cette manière qu'est l'idéal de toute relation n'est malheureusement pas observée à cause, pourrait-on dire, de la confusion du règle du Tu et celui de Cela et malheureusement encore « ce sont des regards analytiques, constate et déplore Buber, réducteurs et déductifs qui prédominent aujourd'hui ». Et pourtant, « la meilleure manière de rencontrer autrui, renchérit Levinas, c'est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux! Quand on remarque la couleur des yeux, on n'est pas en relation sociale avec autrui ». Pour la réussite de la présence, un élément semble être aussi bien important que nécessaire, il s'agit bel et bien du dialogue.

II.2.3. Le dialogue 

Le langage est l'un des éléments sans lesquels non seulement la rencontre ne peut être possible, mais aussi l'homme ne saurait être homme. A part cette dimension, Dominique WOLTON pense que la communication permet aussi d'entrer en contact avec autrui, une réalité à la fois souhaitée et redoutée, car aborder autrui n'a jamais été aisé. Le sens de « partage » que WOLTON donne à la communication rejoint parfaitement notre thématique de dialogue», car il est quasiment impossible qu'il ait un partage, mieux, un dialogue avec un seul individu, il faut une présence de deux ou plusieurs personnes, n'est-ce pas là une communauté; et en conséquence, la rencontre, la relation !

Dans la perspective de Martin Heidegger, qui pense que le langage est le lieu où l'être se dévoile, martin Buber est convaincu qu'« en réalité ce n'est pas le langage qui est dans l'homme, mais l'homme qui est dans le langage et qui parle au sein du langage ». Bien que le langage ordinaire, verbal surtout, soit rempli de confusions, d'ambiguïté, ce qui a d'ailleurs conduit à l'atomisation du langage par Ludwig Wittgenstein, il reste le meilleur moyen de s'entretenir dans une relation interhumaine et de la consolider. Il crée la proximité. Cela est une évidence, dans la mesure où « Bien des amitiés, remarque Aristote, faute qu'on s'adresse la parole, se sont alors rompues ». Aussi la réciprocité en doit-elle la grande partie de son existence.

Il.3. La réciprocité dans la relation

Toute relation, affirme Buber, est réciproque. Cela veut dire que la relation que l'homme entretient dans chacune des trois sphères est réciproque. De même que la relation dans la sphère de la vie avec les hommes est explicite, de même la réciprocité est explicite. Nous voulons, en d'autres termes, dire que la relation avec autrui est la seule où nous pouvons donner et recevoir le Tu de manière explicite et manifeste. Il sied de savoir ici qui est autrui.

Il.3.1. Qui est autrui ?

« Celui qui n'est pas moi » est la réponse spontanée qui vient à cette question. Autrui, renchérit Comte-Sponville, est « l’autre en personne : non un autre moi-même (un alter ego), mais un moi (qui n’est pas moi) ». Ce n'est pas faux, mais cela n’est pas suffisant présume Oraison. Autrui est celui qui n'est pas moi, mais qui, d'une manière ou d'une autre, entre dans mon expérience de vie. Il est inexorablement et spécifiquement humain, du fait que seul l'homme a « ce double caractère déjà dialectique d'être "comme moi" et "non-moi" ». Au-delà de la pluralité de désignation d'autrui, il faut constater aussi qu'il est aussi « "la conscience dont j'ai conscience qu'elle n'est pas la mienne et qu'elle est radicalement coupée de la mienne" (...), mais avec qui je suis de quelque manière en relation». Autrement dit, avoir la conscience que l'autre qui est comme moi n'est pas moi est la ligne qui me coupe de mon autrui. Être coupé et garder la relation implique aussitôt la réciprocité ; comme pour dire, pour cet autrui-là, c'est moi qui suis autrui.

Il.3.2. Au cœur de la réciprocité 

a) Tendance favorable 

Selon Buber, la relation entre Je et Tu est expressément réciproque ; C'est une relation qui n'est possible qu'en étant réciproque. La réciprocité, pour Buber, a une valeur égale, c'est-à-dire je reçois de la même manière que je donne : « Mon Tu, écrit-il, agit en moi comme j'agis en lui ». C'est une relation symétrique où chacun des membres est appelé à participer, à se mettre en mouvement pour sa réussite. Même si sa notion de réciprocité reste au niveau idéel, il mérite des éloges pour les fondations posées sur la relation, et surtout relation réciproque. Marc Oraison, fort heureusement, vient renchérir et adapter cette noble entreprise.

Selon Marc Oraison, la réciprocité, qui est l'image d'une relation réussie, est, certes cette capacité d'être en relation avec une conscience coupée de la mienne, mais elle s'exprime mieux dans la cas où « ce qui s'est passé , — même très brièvement et très banalement — entre les deux sujets en présence est tel que chacun des deux, par le fait même de ce qui s'est passé et donc la rencontre avec cet autrui, se trouve pour un temps en pleine certitude de sa " valeur d'être" absolument singulier, sans cette relation, il aurait moins le sentiment d'être lui, pourrait-on dire. (...) En d'autres termes encore, dans une relation réussie, chacun se sent reconnu par l'autre tel qu'il est et tel qu'il accepte alors de se voir ».

Il est évident que la réciprocité exige l'accueil de l'autre comme il est. C'est au fait une invitation à ne voir d'abord en autrui que l'humanité qu'il incarne avant de s'intéresser à d'autres détails. C'est ainsi que Kant dira : « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen ». C'est cela ce qui donnerait même la possibilité de non seulement l'aimer, mais aussi et surtout l'aimer comme soi-même. À ce niveau peut alors s'accomplir l'obligation de la nécessaire règle d'or : « Ne fais pas à ton prochain ce que tu détesterais qu'il te soit fait. C'est ici la loi tout entière; le reste est commentaire.» disait Hillel, le maître juif de Saint Paul. Cette reformulation se trouve aussi dans l'évangile sous forme : « Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux pareillement » (Luc 6, 31). Même si elle est marquée sous diverses formes, cette règle est contenue et dans l'ancien et dans le nouveau testament (Tobie4, 15; Matthieu 7, 12). Si, traditionnellement, cet appel est lancé par une source étrangère à notre rapport intersubjectif Je-Tu, c'est-à-dire dans le rapport Je-Il, dirait-on avec De Finance ; Dénis BOSOMI l'identifie au message de mon Tu. Autrement dit, ma bienveillance, s'inscrivant dans les normes éthiques, témoignage de ma sollicitude envers autrui qui sans se lasser me rappeler de ne pas lui faire ce que je n'aimerais pas que les autres me fassent.

Le monde actuel, nous l'avons dit et nous y reviendrons, est loin d'être intéressé par la réussite d'une relation; il est dans ce que Denis BOSOMI appelle de « tendances extrémistes » qu'il identifie en irresponsabilité et au parasitisme qui peuvent exister chez les partenaires en relation et dont la réciprocité est le principe qui puisse rétablir l'équilibre. Une relation qui en vaut la peine doit donc se vivre dans un certain équilibre où chacun des partenaires fait un don de soi et reste ouvert. Si ce don est fait réciproquement et dans l'amour, alors la relation peut se dire réussie. Puisque « la relation, pense BOSOMI, pour être "féconde", doit absolument être réciproque. Un rapport unilatéral ne peut pas être fructueux et enrichissant ».

b) Tendance défavorable : approche Lévinassienne 

Si pour Martin Buber, Marc Oraison, Joseph De Finance, la relation intersubjective se veut réciproque, Emmanuel Levinas se range dans le camp opposé. Il pense, nous l'avions déjà dit, que la relation réciproque est une relation commerciale. A son avis, autrui n'a rien a donné dans une relation; il est passif, il subit la relation, car mon agir envers lui n'est que mon devoir. Si toute rencontre, pour Levinas, commence par une bénédiction contenue dans le mot bonjour alors à son adresse, le sujet s'attend sûrement à une réaction.

Attendre un feedback, un retour de la part de son Tu n'est pas un désengagement à son égard. Cette attente d'un retour n'exclut pas la prise en charge de l'autrui. D'ailleurs pour Buber, dans l'amour réciproque, les partenaires prennent soin et la responsabilité de l'un et l'autre. La vraie relation est celle qui est active, participative. La rencontre est une grâce, mais sa réussite ne l’est pas. Il faut apprendre à se faire désirer, se faire aimer, car on n’aime pas dans le vide ; il y a des choses qui font aimer.

Disons brièvement qu'une relation peut être voulue ou pas, mais envisager y persévérer suppose qu'on attend quelque chose en retour qui peut être de même valeur ou d'une valeur radicalement disproportionnelle. Égale ou inégale, toute valeur, si elle permet aux partenaires d'être pleinement épanouis, traduit la réussite de la relation, et par conséquent, la réciprocité ; c'est-à-dire, une relation où il y a un allé et un retour. Ainsi la réciprocité ne doit-elle pas être pensée en termes de valeur, mais de qualité de ce qui est donné. Un sourire honnête et bienveillant en réponse à un bonjour est mieux qu'un bonjour sans attention. En citant un proverbe classique, Marc Oraison rappelle que la façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne, tout comme la façon de recevoir vaut mieux que ce qu'on reçoit ; voilà ce qui traduit exactement la qualité de la relation vécue.

Conclusion partielle 

Ce chapitre nous a permis d'explorer principalement les trois sphères de la relation. La première sphère, qu’est la vie avec les essences spirituelles, fait référence à une relation au-delà de celle avec la nature et entre les hommes. Elle n'est pas une relation avec Dieu ; la tendance est de la faire correspondre au monde des idées platonicien ou à celui des ancêtres africains ou encore des saints chrétiens. En outre, la  relation avec le Toi Éternel est identifiée à la relation avec Dieu.

La sphère de la relation avec la nature, la deuxième, souligne l'importance du rapport que l'homme doit avoir avec toutes les autres créatures. L'homme et la nature entretiennent une relation réciproque, mais pas explicite ni facilement compréhensible faute du langage. Néanmoins, l'homme vit grâce à la nature, alors il a besoin d'en prendre soin. Martin Buber va plus loin en soulignant qu'elle est l'un des moyens de rencontrer Dieu ; mais elle n'est pas Dieu. Alors celui qui ne sait entretenir la nature ne saurait bien vivre sa relation avec Dieu ni avec les autres.

La troisième sphère détaille la relation entre les hommes. Elle est une relation immédiate, puisqu'elle n'a besoin d'aucun intermédiaire et se construit à travers quelques facteurs comme l'amour, la présence, le dialogue, la réciprocité. L'amour, dans la perspective de Marc Oraison, doit être compris comme le fait de se penser et vouloir en fonction de son prochain, pour lui et pour soi distinctement. La présence est l'exigence de voir en Tu l'homme en part entière pour un commerce intime. Le dialogue permet et facilite la rencontre de l'autrui et permet une connaissance approfondie de l’un et de l’autre. Et la réciprocité qui traduit la réussite de la relation.

Une relation ne peut être dite réussie que si elle est réciproque. La réciprocité est manifeste dans toutes les sphères de la relation. Cependant dans certaines, elle est explicite et dans d'autres non. Donc aucune relation, bonne bien entendu, ne peut être pensée hors de la réciprocité. Par ailleurs, il convient de s’interroger sur le vécu dans la relation dans la société moderne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE III : LES ENJEUX DE LA RELATION DANS LA SOCIETE MODERNE

Introduction partielle 

Martin BUBER constate que la société moderne est caractérisée par le renversement des deux règnes : le Cela est plus important que le Tu. Certes, c'est une tendance manifeste il y a belle lurette, mais la progression de la Technique d'Information et de Communication (TIC) avec une visite grand V fait croître l'affaire. L'on est dans un siècle où non seulement presque tout le monde a l'intelligence artificielle (IA) ; mais aussi où l'intérêt économique, pour plus d'un, est ce qui compte plus que tout le reste. D'une part, avec la TIC, les objets prennent la place de l'homme, l'interaction entre Je et Tu devient de moins en moins fréquente, elle est interférée par ce mouvement actuel. Et d'autre part, avec l'intérêt économique comme seule préoccupation, l'homme perd sa valeur, ses droits et sa dignité.

Que ce soit la substitution de ceux qui sont proches par ceux qui sont loin ou le remplacement totale de l'être humain ou encore la manipulation et l’utilisation conduisant à la réification, chacune de ces situations pousse à se questionner sur la pertinence de la relation intersubjective dans la société moderne et son avenir pour la génération future. En parlant de l'avenir, il sera alors important de réfléchir sur ce qui naîtrait de la situation de la société moderne et sur ce qu'il faudrait peut-être faire pour éviter le chaos. A ce stade, notre démarche quitte le niveau de deux sujets, Je et Tu pour embrasser la tendance générale selon laquelle la société moderne est principalement subdivisée en deux camps : d'un côté, se trouvent ceux qui se reconnaissent humains et ayant le monopole du contrôle du monde ; et de l'autre côté, ceux à qui l'on a presque soustrait l'humanité.

Au regard de ce qui précède, notre chapitre aura deux grandes parties. La première traitera de la difficulté de la relation intersubjective en ce siècle de l’IA, spécialement la TIC ; et la seconde, en prenant une dimension plus large que celle du Je et Tu, évoquera la réalité de la société moderne où l'économie prend le dessus et seuls les intérêts économiques méritent l'attention. Simplement, un siècle sans normes éthiques.

III.1. La technique d'information et de Communication et l'intersubjectivité 

L'avancée qu'a connue la société moderne en termes d'innovation n'est pas insignifiante. Cependant, il n'y a pas que les exploits, certains faits sont également peu louables et pernicieux pour la rencontre intersubjective. Les réseaux sociaux sont l'organe le plus vu et le mieux connu de bon nombre de ceux qui s'intéressent à la vie relationnelle, mais l'IA n'est pas non plus à ignorer surtout  à cause de ses tentatives de substitution de l'humain par des machines en parlant de la robotique ou du transhumanisme.

III.1.1. L'internet et les réseaux sociaux 

La vie en général, et singulièrement la communication, un facteur très important dans la relation, est considérablement facilitée par l'influence de la GAFA que certains élargissent jusqu'à GAFA-M (où G = Google, A = Amazon, F = Facebook, A = Apple et M = Microsoft). Aujourd'hui, le monde est devenu « un petit village » qui peut être parcouru en un rien de temps. Les informations circulent à temps et à contretemps ; instantanément, c'est-à-dire au même moment où le fait se déroule et simultanément, c'est-à-dire, de là où chacun se trouve, il suit l'événement en temps réel. Le problème de retard et de distance, en matière de communication, semble être résolu à ce niveau. Les familles, les amis, les couples, etc. ne peuvent s'inquiéter de la distance les séparant, car la communication reste garantie pour le partage de l'intimité. Ce qui était autrefois éloigné de nous est à notre portée, sous nos mains désormais. Ce mouvement du rapprochement du lointain va de pair avec l'éloignement de la proximité. Et c'est là que se pointe la difficulté dans la relation.

Seul un extra-terrestre ne saurait remarquer que l'internet et, plus précisément les réseaux sociaux sont à la portée de tous actuellement. Le premier risque d'obsession à cet outil est l'isolement de l'espace physique ; l'on est peu préoccupé par ce qui se passe dans son espace réel voire par de personnes présentes en face de soi. Voilà pourquoi « tout en reconnaissant la pertinence de l'internet et des médias sociaux qui nous relie tant au savoir qu'à des interactions lointaines, rapprochant le monde dans l'espace cybernétique virtuel, nous sommes appelés à éviter le risque d'évasion et de solitude pour conserver une intersubjectivité dialogique permanente avec l'autre en face de moi. L'autre qui vit toute (sic) proche de moi ». Dans ce contexte de relation, le Tu réel n'a presqu'aucune importante, car aucune attention ne lui est porté.

Certains diront qu'en s'accrochant à son téléphone, son ordinateur ou n’importe quel appareil, l'on est aussi en dialogue avec un Tu. Ce qui peut être vrai, mais ce n'est pas évident. Car au fond, ce sont ces objets qui comptent le plus. Le sujet se sentirait peut-être choqué à l'absence de son Tu virtuel envisagé, mais il ne le serait pas comme s'il avait perdu ces appareils. Si le Tu est injoignable, les jeux, les films,... peuvent facilement prendre sa place, occuper le sujet et le combler. Cette habitude fait plus apprendre à nouer de relations qu'à y être et en profiter pleinement. Car c'est une relation où il n'y a presque pas d'engagement. Il s'en suit qu'une confusion naît autour de nous. Quoique l'attention soit plus accordée aux appareils, l'on se demande quand même comment gérer ces deux mondes, le réel et le virtuel, car tous les deux exigent une participation active du sujet. Un ami a besoin de ton explication à coté de toi ici, et sur réseau là-bas, un autre ami espère avoir une réponse de toi. L’on est alors écartelé entre ces deux mondes au risque de perdre toutes ces deux relations, car de part et d’autre, l’autre n’est pas satisfait. En corolaire, le sujet perd le contrôle du discours. Et plus encore « nous vivons, remarque Thomas d'Ansembourg, dans une époque où nous communiquons tous de plus en plus vite et de plus en plus mal. (...) Nous échangeons beaucoup d'informations, ça oui, mais nous rencontrons-nous ? Entretenons-nous des contacts nourrissants, pleinement satisfaisants ? ». L'on peut être l'un en face de l'autre, mais pas présent l'un pour l'autre. D'où les expressions du genre « tais-toi, j’écoute un message », « patiente, je réponds à un message », « reviens demain, je dois réparer ma machine aujourd’hui », « je finis de suivre les informations avant de te revenir », la liste est longue. « Je crains, disait Albert Einstein, le jour où la technologie dépassera nos échanges humains. Le monde aura une génération d'idiots » et ce jour, considérant les phénomènes actuels, semble être enfin arrivé et c’est factuel. Un jour où les normes éthiques sont vilipendées et surtout avec l’IA.

III.1.2. L'intelligence artificielle 

Notre siècle est fasciné et même façonné par l'IA. Plusieurs de ses avantages sont susmentionnés. Cependant, de vives lamentations sont entendues par-ci par-là à son sujet. Jean-Gabriel pense même que « l'intelligence artificielle constitue un danger inéluctable pour l'humanité ». L'IA a la prétention de prendre la place de l'humain avec, par exemple, de robots partenaires dans une relation de couple ou un robot interlocuteur ou encore un robot compagnon. Même si les robots peuvent remplir un certain nombre de tâches jadis attribuées à l'homme, ils ne pourront jamais lui être égaux. Ils restent des objets manipulables, des Cela.

Le transhumanisme vient créer une confusion dans les sphères de la relation dans la mesure où l'homme cherche à créer une éternité alors qu'il n'est pas Dieu. L'on comprend facilement que l'homme moderne n'est animé que de l'esprit de domination et sur les autres et sur la nature. Une réintroduction de l'éthique dans le système semble être nécessaire pour pallier aux défis de ce siècle vis-à-vis de la relation. Le souhait ultime serait que l'Internet et l'IA soient au service de l'humanité et facilitent la relation au lieu de tourner à son défaveur et causer la séparation. Et c'est à cause de cette séparation qu'il y a la classe des grands et des petits, des riches gouvernants et des pauvres exploités et utilisés.

III.2. La vie sociale

III.2.1. Les institutions et les sentiments 

La recherche de la bonne relation est déjà toujours en vue d'un vivre ensemble harmonieux, de la construction d'une société attrayante. Buber fait remarquer que l'homme a divisé sa vie sociale en deux domaines distincts : les institutions et les sentiments.

Les institutions renvoient à l'aspect du « dehors » de l'homme. C'est le lieu où, en faisant travailler les têtes et les membres, les hommes se livrent aux diverses activités de la vie courante : ils négocient, influencent, organisent, entreprennent, administrent, font de concurrence, etc. C'est une structure plus ou moins ordonnée. Les sentiments, par contre, sont le « dedans » de l'homme. Avec les sentiments, il jouit de sa tendresse et de sa haine, de son plaisir et, si elle n'est pas très violente, de sa douleur aussi. C'est le siège des émotions et où l'on se sent chez soi. Par ailleurs, beaucoup, selon Buber, se sentent déçus et souffrent du fait que les institutions n'aident pas trop la vie publique. Ils pensent, quant à ce, que la « liberté du sentiment », comme solution, soit transmise aux institutions qui doivent être renouvelés par les sentiments. Disons autrement que la liberté du sentiment est ce qui permet aux hommes de se choisir selon les sensibilités en vue de fonder une vraie communauté qui naît de ce que les hommes « sont tous en relation vivante et réciproque avec un centre vivant, et de ce qu'ils sont reliés les uns aux autres par les liens d'une vivante réciprocité ». Certes, les sentiments ouvrent à la création d'une vie collective harmonieuse, mais ces deux parties : la politique et l'économie n'ont-elles pas d'impact négatif sur elle ?

III.2.2. L'économie et la politique 

La vie collective de l'homme moderne tourne principalement autour du monde du Cela. Buber rapporte que l'homme d'Etat dirigeant et l'économiste ne regardent en l’homme auquel ils ont à faire que l’objet à utiliser, car leur réussite en dépend. L'intérêt égoïste et la domination presque tyrannique sont leurs seules visées. Leur affaire s'effondrerait s'ils doivent voir en ceux qui les entourent des Tu ; ainsi, le Cela est ce que leurs têtes sont capables de percevoir. Cependant, Buber reconnaît que l'homme, nous avions signalé, ne peut vivre sans Cela et il va encore plus loin en disant que « la volonté utilitaire et la volonté dominatrice qui sont dans l'homme agissent de façon naturelle et légitime tant qu'elles demeurent attachées à la volonté de la relation et portées par elle ». Il est vrai que le travail est indissociable à l'homme, mais sa forme moderne dénude la relation de tout son sens. Au fait, celui qui travaille n'est jamais vu comme un humain, mais comme un objet, une chose. D'où, la thématique de la réification.

III.3. Société de réification 

III.3.1. La réification, quid ? 

En partant de son étymologie, le mot est formé du substantif latin « res » et du verbe « facere » et se traduirait littéralement comme « faire ou rendre en chose ». En effet, ce serait le fait de donner à quelqu’un le caractère de chose au lieu de le considérer comme un être  humain. Il s'agit bel et bien de l'homme dans notre contexte. Christian GODIN souligne que « la réification est plus qu'une simple chosification (laquelle peut être provisoire et toute symbolique) : elle implique la transformation ontologique d'un être en chose ». Il sied de rappeler que le concept de réification a été initié par Georg Lukàcs après avoir observé que les rapports sociaux de son temps semblaient être fondés sur la recherche d'une certaine fin et c'était de rapports du type calculateur.

Après la Seconde Guerre mondiale, Martha Nussbaum, en contribuant à la reprise du concept « réification » après son jet dans les oubliettes, l'identifie à « des formes extrêmes du traitement instrumental des autres personnes». Le domaine de l'éthique ou de la philosophie morale ouvrent la porte sur plusieurs tentatives afin de pouvoir appréhender des phénomènes sociaux, principalement la réification dont l'étude a été initiée par Lukàcs. Elle est alors définie comme « un comportement humain qui viole des principes moraux ou éthiques, dans la mesure où il traite les autres sujets non pas conformément à leurs qualités d’êtres humains, mais comme des objets dépourvus de la sensibilité, des objets morts, voire des "choses" ou des "marchandises"». En reconsidérant les différentes facettes explorées par Lukàcs, l'on passe de sa définition initiale comprenant simplement la réification comme le fait qu'une relation interpersonnelle prenne le caractère d'une chose à une vision plus ou moins générale lui associant les faits comme « l'appréhension quantitative de l'objet, le traitement instrumental d'autrui, le fait de se rapporter à l'ensemble de ses propres capacités et de ses besoins comme à quelque chose d'économiquement profitable (...). Ainsi qualifiera-t-on de "réifiantes" toute une série de conduites, qui vont de l'égoïsme brut au triomphe des intérêts économiques, en passant par l'absence d'empathie (Teilnahmlosigkeit) à l'égard d'autrui ». Ayant compris que la réification n'est pas un évènement récent, l'on peut alors s'interroger sur les facteurs de sa résistance.

III.3.2. De la concurrence à la réification 

La société moderne est archétype de la mondialisation qu'est un système actuellement indéniable et mettant l'accent sur l'économie. Elle scinde la société en deux parts : les riches dirigeants et les pauvres victimes. Si Buber pense qu'il importe peu, sans la transformation de l'un et de l'autre, que l'économie commande l'État ou que l'État règlemente l'économie, nous sommes tous témoins de l'ampleur que les intérêts économiques ont pris et leur rôle dans la société moderne. Tout le monde désire être économiquement stable et meilleur que l'autre. Cette soif énorme et presque inétanchable pousse ceux qui ont une longueur d'avance, ceux qui se sont plus ou moins bien installés à exploiter ceux qui se cherchent encore. Willy Okey remarque que « les rapports dans le monde globalisé sont des rapports d'intérêts, de chosification ».

Ce n'est pas très étonnant de constater le mouvement autour de valeurs économiques, car ces valeurs, constate Axel Honneth, nous sont, depuis quelques temps, profusément propulsées à travers les différentes productions littéraires et suggèrent de voir le monde social comme le lieu où ceux qui y vivent se traitent et traitent les autres comme des objets morts, dépourvus de sentiments et refusent de se mettre à la place d'autrui. Cet esprit fait calculer l'ensemble de ses actes et les adapter à l'aune de ses intérêts. La réalité est clairement visible : l'économie est le domaine directeur de la société moderne ; les riches sont les seuls humains et les pauvres, des foyers à exploiter. Voilà un renversement d'ordre des choses ! Le pape François ne reste pas indifférent devant ce scandale, le dénonce tout haut en de termes clairs « "non à la nouvelle idolâtrie de l'argent", non à l'argent qui gouverne au lieu de servir" (...) (et il stipule que) "l'argent doit servir, non gouverner"».

Les guerres qui font mourir bien des innocents, des virus qui seraient fabriqués et déclenchés intentionnellement, de médicaments néfastes vendus à l'échelle mondiale, et tant d'autres faits déplorables font sentir la concurrence de ce siècle. Inutile de rappeler que tous ces concurrents font travailler un groupe de personnes pauvres dans une condition où non seulement leur droit, mais aussi et surtout leur dignité et nature humaine sont bafoués. L'IA et même les techniques ont tellement évolué que ce qui était jadis prohibé au nom de la morale est désormais permis ou du moins accessible même si officieusement. Miré Lwambenga mentionne que « le développement des techniques a provoqué une exacerbation des possibles, d'où le sentiment à la fois immoral et démoralisant que "tout est possible"». Autrement dit, il y a possibilité de faire tout ce que l'on veut à condition d'être riche. Un vif désir d'être le premier conduit à une exploitation sans limite où l'on ne sait pas voir en autrui un Tu, un sujet, une personne. Car dans cette lutte, les moyens importent peu, seul la fin intéresse.

Néanmoins, ici est le moment de rappeler que ces attitudes ne sont pas louables. Avec Buber, nous comprenons que cette confusion, c’est-à-dire la réduction d'un humain à un objet, doit être rectifiée. Et peu importe le sens que l'on attribue au nouveau terme bubérien « revirement », il fait forcément allusion à la responsabilité. Le revirement serait, dans une certaine mesure et dans la perspective éthique, le renversement qui ferait passer l'homme d'une attitude objectivante, à l'égard d'autrui, à une attitude généreuse et ouverte qui reconnaîtrait en lui, aussi bien comme une personne qu'un sujet, un Tu en relation pleine avec le sujet lui-même, Je. Voilà tout ce qu'il faut pour la réussite de la relation sous cet angle. Même dans la fameuse société qui se réclame communiste comme la Chine, la Corée du Nord, etc., il y a toujours ceux qui sont plus privilégiés que les autres et pour qui les autres travaillent. Cependant, ils sont tenus de respecter les normes éthiques ; lesquelles les feront voir en leur semblable de fins et non de moyens en vue d'une fin quelconque.

Conclusion partielle 

Ce troisième chapitre a exposé les réalités de la société et nous a permis d'étendre la vision sur la relation. Nous avons quitté le stade de la relation entre le Je et le Tu explicites pour une relation en communauté en évoquant la question de la dignité humaine. La TIC, surtout les réseaux sociaux, faisant partie du quotidien de l'homme, ne peut être mis à l'écart vu son impact sur la société moderne. Elle s'ingère dans la vie relationnelle : elle la facilite et l’affadit par la même occasion. L'important n'est pas, pour promouvoir une relation idéale, de se dérober de cet événement du siècle, c’est-à-dire de l’utilisation de la TIC, puisqu’elle est incontournable dans la société moderne, mais d'adopter une éthique d'utilisation qui soit correctement orientée et pouvant améliorer la relation.

L'IA globalement n'est pas non plus exemptée de ladite éthique. Elle semble avoir, dans son fonctionnement, de tendances réduisant l'homme au rang d'un objet. Tout cela est dû au fait que l'économie prend le dessus dans la société moderne. Cette société, étant divisée en deux camps : le camp des riches dirigeants et celui des pauvres exploités, tend à enlever l'humanité du second camp dans la mesure où le traitement qui lui est réservé n'est pas approprié à un humain. Ce sont des actes, dirait-on, immoral, puisque « l'acte moral est respectueux de la dignité humaine ». Voilà la raison pour laquelle l'éthique devrait accompagner toute action humaine afin de lui permettre de faire la différence entre un Tu à aimer, à traiter avec empathie et un Cela à exploiter et à utiliser.

 

 

 

 

 

 

 

CONCLUSION GENERALE 

Une relation réussie est une relation réciproque où autrui est accueilli comme être humain et tel qu’il est. Voilà ce à quoi ce travail a été consacré. Ledit travail s’est étendu sur trois chapitres.

Le premier a présenté, d’une manière générale, ce que c’est la relation. Laquelle relation est un fait naturel comme disait Aristote et est comprise comme un lien existant entre deux ou plusieurs personnes. Elle est également, pour notre auteur Buber, antérieure à toute chose. Buber sépare les deux mondes où se vit la relation : le monde de la relation, représenté par le couple Je-Tu ; et le monde de l’expérience ou de l’utilisation lié au couple Je-Cela. Alors que Buber et Oraison s’alignent derrière Aristote pour la défense de la réciprocité, Levinas prend une position contraire et promeut l’asymétrie dans la relation. Serait-ce alors grâce à l’asymétrie ou la réciprocité que la relation peut être dite réussie ?

Voilà la thématique principale de notre deuxième chapitre. Pour y voir clair, il a fallu que nous comprissions les trois sphères et leur mode de fonctionnement. D’abord, la sphère de la relation avec les essences spirituelles. Différente de la relation avec le Toi Eternel identifié en Dieu, la relation avec les essences spirituelles est une référence à la relation d’au-delà celle d’avec la nature et entre les hommes. Elle concerne toute relation qui entre dans l’ordre du spirituel. On y voit le monde des idées platonicien et aussi le monde des ancêtres africain. La sphère de la relation avec la nature, ensuite, souligne le type de rapport que l’homme doit y porter. Le principe de responsabilité de Hans Jonas et les cris d’alarme lancé par le pape François pour la protection de notre maison commune, la terre, nous ont aussi tiré l’attention et enrichi notre réflexion. Et, enfin, la sphère de la relation avec les hommes. C’est le lieu où la relation et même la réciprocité sont explicitement vécues. L’amour, la présence, le dialogue, la réciprocité font partie d’éléments qui entrent en jeu dans la relation de cette sphère.

Au sujet de la réussite de la relation, les opinions diverses ont été prises en compte. Et il nous a paru plus ou moins vrai qu’une relation, pour être dite réussie, doit être réciproque. Dans la réciprocité, toutes les parties prenantes participent dans la construction de cette relation, car la relation est peut-être naturelle, mais sa réussite ne l’est pas ; elle exige un certain engagement de part et d’autre. Tout cela était beau à dire, mais il a fallu revenir à la réalité et questionner la société où nous vivons, la société moderne.

Sur l’étude de la société moderne s’ouvre alors notre troisième et dernier chapitre. Nous avons, par conséquent, mis l’accent sur la relation des groupes au lieu des deux sujets, Je et Tu. Il a été question d’évaluer le vécu de la relation par rapport à l’événement du siècle : la révolution scientifique en général et principalement l’expansion à la vitesse de l’éclair de l’IA. Une situation rendant notre société encore plus capitaliste qu’avant. Il a été remarqué que les réseaux sociaux, à même temps qu’ils facilitent la relation y nuisent en conduisant plus à l’isolement qu’à la présence communautaire et active. La mise de l’intérêt économique au centre des activités conduit à la transgression des droits et de la  dignité de l’homme. Par ce fait, l’homme n’est plus homme, mais un objet à exploiter et à utiliser ; d’où la réification !

Eu égard à ce genre de traitement, une éthique s’impose à tout être humain, surtout l’homme moderne dans le but d’enlever la confusion de deux règnes : de Je-Tu et du Je-Cela. Il doit comprendre que certes, le Cela, voué à l’exploitation et à l’utilisation est inséparable de la vie de l’homme, mais il n’est pas le seul constituant de la vie humaine; il y a aussi un Tu, une autre pièce de puzzle, à accueillir sans études, analyses, puisqu’il est un tout. Nous pouvons donc, de manière simpliste, dire avec Buber, que « l’homme ne peut vivre sans Cela. Mais s’il ne vit qu’avec Cela, il n’est pas pleinement un homme ».

Par ailleurs, la difficulté de vivre en relation idéale, une difficulté due à la confusion du monde du Cela et celui du Tu ou la complication de profiter pleinement la relation à cause de la TIC et/ou l’IA ou encore l’ampleur de l’utilisation et de l’exploitation d’autrui conduisant à la réification sont de phénomènes réels et actuels. Il ne suffit pas de simplement les évoquer ou les dénoncer, mais il faut trouver de mesures concrètes afin d’y pallier. Identifier ce qu’il faut réellement faire et proposer de pistes de solution seraient une problématique à traiter à la suite de ce travail.

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE 

I. Ouvrage de base

BUBER, Martin, Je et Tu. Traduit de l’allemand par Geneviève BIANQUIS, préface de Gaston BACHELARD, Paris, Aubier, 1969.

II. Autre ouvrage de l’auteur

BUBER, Martin, La vie en dialogue. Traduit par Jean LŒWENSON-LAVI, Paris, Montaigne, 2015.

III. Autres ouvrages

ARISTOTE, La politique. Introduit et traduit par Jules TRICOT, Paris, Vrin, 1995.

IDEM, Ethique à Nicomaque. Traduction, présentation, notes et bibliographie par Richard BODÉÜS, Paris, Flammarion, 2004.

BERNARD, André, L’homme et son accomplissement. Essai d’anthropologie philosophique. Préface du Mgr. TSHIBANGU T., Kinshasa, Saint Paul Afrique, 1989.

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LEVINAS, Emmanuel, Ethique et infini. Paris, Fayard, 1982.

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ORAISON, Marc, Être avec… La relation à autrui. Paris, Centurion, 1967.

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IV. Dictionnaires

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GODIN, Christian, Dictionnaire de philosophie. Paris, Fayard, 2006.

LALANDE, André, Vocabulaire technique et critique de la Philosophie. 3e éd., PUF, Paris, 2010.

V. Notes du cours

BWANGILA, Cyprien, Philosophie analytique. Université Saint Augustin de Kinshasa, 2023-2024. Inédit.

MABASI, Bienvenu, Cours de spiritualité et religions africaines. Université Saint Augustin de Kinshasa, 2024-2025. Inédit.

NKULU, Nhessy, Philosophie de la communication. Université Saint Augustin de Kinshasa, 2024-2025. Inédit.

ELONGO, Christophe, Philosophie sociale. Kinshasa, Université Saint Augustin de Kinshasa, 2024-2025. Inédit.

OKEY, Willy, Cours d’éthique et morale. Kinshasa, Université Saint Augustin de Kinshasa, 2023-2024. Inédit.

VI. Webographie

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VII. Revue

OKEY, Willy, « S’ouvrir pour ne pas mourir, mais à quel prix ? De l’éthique à la mondialisation » in Pensée agissante, vol. 17, n°33 (juillet-décembre 2010).

IDEM, « Mondialisation et luttes pour la reconnaissance » in Pensée agissante, vol. 23, n°43 (juin-décembre 2015).


TABLE DES MATIERES

EPIGRAPHE………………………………………………………..………………………… I

REMERCIEMENTS…………………...………………………….…………….…………… II

INTRODUCTION GENERALE

1. Problématique

2. Intérêt du sujet

3. Méthode du travail

4. Division du travail

CHAPITRE I. GENERALITE CONCEPTUELLE

Introduction partielle

I.1. La relation, quid ?

I.2. La relation, un fait naturel et primitif

I.3. Les deux mondes de relation Bubériens

I.3.1. Le couple Je-Cela

I.3.2. Le couple Je-Tu

I.3. Au sujet de l’amitié

I.4. Approche lévinassienne de la relation

Conclusion partielle

CHAPITRE II. LA RECIPROCITE, CONDITION DE POSSIBILITE D’UNE RELATION REUSSIE

Introduction partielle

II.1. Les sphères de la relation

II.1.1. La vie avec les essences spirituelles

II.1.2. La relation avec la nature

II.1.3. La relation avec les hommes

a) L'être subjectif

b) La personne et l'individu

c) La solitude, un départ et un refus de la relation

II.2. Les facteurs de la relation

II.2.1. L'amour

Il.2.2. La présence

II.2.3. Le dialogue

Il.3. La réciprocité dans la relation

Il.3.1. Qui est autrui ?

Il.3.2. Au cœur de la réciprocité

a) Tendance favorable

b) Tendance défavorable : approche Lévinassienne

Conclusion partielle

CHAPITRE III. LES ENJEUX DE LA RELATION DANS LA SOCIETE MODERNE

Introduction partielle

III.1. La technique d'information et de Communication et l'intersubjectivité

III.1.1. L'internet et les réseaux sociaux

III.1.2. L'intelligence artificielle

III.2. La vie sociale

III.2.1. Les institutions et les sentiments

III.2.2. L'économie et la politique

III.3. Société de réification

III.3.1. La réification, quid ?

III.3.2. De la concurrence à la réification

Conclusion partielle

CONCLUSION GENERALE

BIBLIOGRAPHIE

TABLE DES MATIERES

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